Un grand arbre et un gros câlin : deux présidents dans la forêt

Bom dia! Je suis Hugo et j'ai créé cette newsletter pour vous emmener comprendre l’Amazonie avec les gens qui y vivent. Dans cette édition, je vous parle de fromager (un gros arbre), de trend tiktok et de déminage dans les bois.

Station Amazonie
5 min ⋅ 09/04/2025

Dans l’édition de cette semaine, je vous emmène découvrir les coulisses de la fabrique d’une image qui a fait le tour du monde. Celle de Lula et Macron, enlacés, au pied d’un grand arbre.

Contexte :

  • Lula a fait de l’Amazonie un puissant outil de diplomatie : la COP et les visites présidentielles permettent de (re)placer le pays au centre des discussions

  • Dans les médias, on réduit souvent l’Amazonie à une grosse forêt avec des gros arbres et quelques autochtones

  • La population amazonienne est en fait très nombreuse avec 30 millions de personnes. Et très diverse.

À la fin du reportage, ne loupez pas la recô amazônique.

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Quand les gens regardent notre île de loin, ils pensent qu’il n’y a que des arbre et rien d’autre. Ou quelques indigènes.

Izete dos Santos Costa est chocolatière et il y a un an, elle a reçu chez elle deux présidents de la République. 

Du fait de la pleine lune, la marée du fleuve est venue envahir la plantation de la chocolatière le jour du reportage (c) Dany Neves pour Station AmazonieDu fait de la pleine lune, la marée du fleuve est venue envahir la plantation de la chocolatière le jour du reportage (c) Dany Neves pour Station Amazonie

Le 26 mars 2024, le président Macron se posait à l’aéroport de Belém. Au menu de sa visite d’État de trois jours au Brésil : vente de sous-marin, accord de libre échange et signatures de contrat. 

Mais avant cela, à l’invitation du président Lula, il s’est rendu pour quelques heures sur l’île de Combu, dans la forêt amazonienne.

En 2019, des responsables politiques brésiliens se joignaient au président d’alors, Bolsonaro, pour traiter le français de “crétin opportuniste” et de “clochard” alors que des incendies ravageaient l’Amazonie. L’actuel président a lui décidé de faire de l’Amazonie son cheval de bataille pour remettre son pays au centre du jeu diplomatique. 

La COP de Belém fait partie de cette stratégie. Au même titre que la visite express dans la forêt avec le français, à 20 minutes de bateau de Belém. 

Objectif : montrer la proximité des deux chefs d’États et leur engagement auprès de la forêt et de ses habitants. 

Un grand arbre et un gros câlin : l’Amazonie mise au service du couple franco-brésilien

Pour cela, ont été réunis le décor et les personnages attendus quand on parle d’Amazonie.

Première étape : le décor.

La maison de Izete dos Santos Costa est idéalement localisée en bord du fleuve, au milieu d’une nature luxuriante. On y accède exclusivement par bateau. Une carte postale mais un enfer logistique. 

Il a fallu sécuriser une maison sur pilotis, au milieu de la forêt, sans route ni espace dégagé pour poser un hélicoptère. Et préparer la venue de deux chefs d’État, de leurs délégations respectives et d’une centaine de journalistes sur un ponton de 60 mètres carrés.

Le ponton où les délégations ont été accueillies (c) Dany Neves pour Station AmazonieLe ponton où les délégations ont été accueillies (c) Dany Neves pour Station Amazonie

De quoi mettre sur les nerfs les services secrets, les conseillers diplomatiques et tout le microcosme qui orbite autour des chefs d’État. 

Deuxième étape : un arbre. 

Les adolescents raffolent des trends tiktok. Les hommes et les femmes qui dirigent le monde ont eux une trend un peu spéciale : les photos devant un arbre, et de préférence un très gros.

La samauma ou fromager est une espèce particulièrement prisée. Pouvant atteindre jusqu’à 50 mètres (le plus grand arbre connu du monde est un séquoia de 115 mètres) de hauteur et 30 mètres de diamètre, elle domine la forêt. 

En interview au pied de la samauma dont la photo a fait le tour du mondeEn interview au pied de la samauma dont la photo a fait le tour du monde

Ici on l’appelle “arvore-mae”, l’arbre-mère : elle garantit à la végétation qui l’entoure de l’ombre et de l’eau, que ses immenses racines vont capter loin. 

Ses imposantes racines servent aussi de moyen de communication : en tapant dessus, le son produit peut être entendu à des centaines de mètres à la ronde.  Les peuples autochtones considèrent que la Samauma est un arbre sacré.

Et surtout, cette Reine d’Angleterre sous chlorophylle est l’incarnation parfaite d’une nature nourricière.  

En plan rapproché, pour que l'arbre paraisse encore plus grand (c) Ricardo Stuckert En plan rapproché, pour que l'arbre paraisse encore plus grand (c) Ricardo Stuckert

Pour sacrifier à la tradition, le français et le brésilien ont donc pris la pose au pied d’une imposante samauma (le mot vient de la langue tupi). La mise en scène de leur bromance (relation forte d’amitié entre deux hommes avec de fortes démonstrations d’intimité) a fait le tour de la presse internationale. Et enflammée les réseaux sociaux. 

Un des nombreux memes (montage) à avoir circulé sur les internet (c) les internets Un des nombreux memes (montage) à avoir circulé sur les internet (c) les internets

Sur place, les deux présidents ont officiellement prononcé “l’Appel de Belém”, une déclaration bilatérale dans laquelle les deux pays s’engagent à lutter contre la déforestation.

La légion d’honneur pour Raoni et une image pour Macron  

Dans le cinquième et dernier point ils déclarent : “nous mettrons les femmes, les hommes et les enfants des peuples autochtones et communautés locales au cœur de nos prises de décision”. 

Pour illustrer cet engagement, à quelques mètres de la samauma, avait été dressée une petite scène où les attendaient plusieurs chefs autochtones. Dont Raoni Metuktire.

Depuis que son peuple est entré pour la première fois en contact avec les blancs, en 1954, alors qu'il n'avait qu'une vingtaine d'années, le chef Kayapo parcourt le monde pour faire valoir les droits de son peuple.

Ce jour-là, ils ont pris rendez-vous sur cette île pour que le premier remette au second l'ordre national de la légion d'honneur.

Bromance v2 (c) Sipa/AP/Eraldo PeresBromance v2 (c) Sipa/AP/Eraldo Peres

Les deux objectifs ont été atteints : les photos de la bromance et de Raoni ont fait le tour des médias français et brésiliens. 

Dans un monde saturé par les images, il faut marquer les esprits. Et dans le cas de l’Amazonie, difficile de faire dans la nuance.

Car, comme le relève la propriétaire des lieux, les gens pensent qu’en Amazonie “il n’y a que des arbre et rien d’autre. Ou quelques indigènes.”

Entre deux séances de pose, les présidents ont fait un tour de l’exploitation de Dona Nena, comme on l’appelle ici. Mais ce n’est pas elle qui est apparue sur les écrans de nos téléphones et de nos télévisions. 

Les bords de la carte postale : le Combu est un territoire ribeirinho 

Les présidents ne se sont pas allés rencontrer Raoni sur un territoire lointain et isolé. Ils se sont rendus dans la région insulaire de Belém, à 20 minutes de bateau, chez Dona Nena.

Un an après la venu des présidents, je suis retourné la voir et elle m’a raconté comment sa chocolaterie a changé sa vie et celle de son île.

L’entrepreneuse est née et à grandi sur l’île du Combu, au sein d’une communauté ribeirinha (ça se prononce ribérigna). Littéralement les gens du fleuve, ils sont descendants des populations africaines et autochtones.

Maison ribeirinha (c) Dany Neves pour Station AmazonieMaison ribeirinha (c) Dany Neves pour Station Amazonie

“Être ribeirinho, c’est habiter ici, au bord du fleuve, pêcher des poissons, attraper des crevettes et aller collecter de l’açai pour s’alimenter. C’est aussi vendre ce qu’on ne mange pas pour avoir un peu de revenus”

Au même titre que les populations autochtones et les populations quilombolas (communautés d’afro-descendants), ils font partie de la grande diversité des peuples de la région.

L’endroit est idyllique : l’île est traversée par des bras de rivières bordées de maisons sur pilotis. La marée du fleuve rythme les journées des 500 familles qui vivent ici et qui se déplacent exclusivement par bateau, à rame ou à moteur. 

Ici la forêt est une varzea, une forêt inondable : contrairement à la forêt de terre ferme (terra firme), son sol est cycliquement recouvert par les eaux du fleuve. D’où la construction de maison sur pilotis. Et d’où la présence en abondance d’une végétation particulière composée de palmier à açai, à pupunha (une espèce de châtaigne), à miriti (une espèce de pomme de pain), de cocotiers… et de cacaotiers. 

La plantation autour de la maison de Dona Nena, la conjonction de la pleine lune et de la saison des pluies provoquent une fois par an une montée des eaux (c) Dany Neves pour Station AmazonieLa plantation autour de la maison de Dona Nena, la conjonction de la pleine lune et de la saison des pluies provoquent une fois par an une montée des eaux (c) Dany Neves pour Station Amazonie

Sur le terrain de Dona Nena, autour de la fameuse Samauma, s’étend une espèce de forêt clairsemée. C’est un verger où l’on trouve des arbres fruitiers et beaucoup de cacaotier. 

“Depuis que je suis toute petite, on fait notre propre chocolat, maison, avec un pilon en pierre. Et un jour, j’ai décidé d’amener ce chocolat au marché en ville pour le vendre. Ça a beaucoup plu et c’est comme ça que j’ai commencé à vouloir améliorer ce chocolat et à créer de nouveaux produits à partir de cette matière première”. 

La semaine prochaine : Dona Nena m’a raconté comment elle a fait pour construire une marque de chocolat, au milieu de la forêt. Et les conséquences inattendues de son succès. 

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Cette semaine un mini-doc youtube de 11 minutes, en anglais, qui se demande si le Brésil peut encore sauver l’Amazonie. Produit il y a deux par Deutsche Welle, le CNN allemand, cette vidéo revient de manière claire et objective sur la situation. Il plaira aux amateurs de graphiques. Je parlais justement de la situation de la déforestation dans un article disponible ici.

Et vous pouvez toujours aller écouter la playlist Station Amazonie pour découvrir les chansons qui font danser la ville. Au menu : technobrega, carimbo (le rythme régional), brega (la mère de la technobrega), guitarrada (un type de lambada amazonienne) pop, rap… Il y en a pour tous les goûts! C’est laquelle votre préférée ?

Votre retour est primordial ! n’hésitez pas à me dire ce que vous pensez de Station Amazonie en répondant à ce mail.

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Station Amazonie

Par Hugo Kloëckner

La première fois que je suis allé en Amazonie, je rêvais d’aventure. J’avais été biberonné au Marsupilami et aux documentaires. Je suis tombé de haut.

Cette chute, je l’ai tant aimée, que je suis resté en Amazonie. Je suis basé à Belém depuis cinq ans. Station Amazonie est le prolongement de ce projet de vie.

Diplômé d’HEC, passé par le conseil et le monde de l’entreprise, je suis aujourd’hui indépendant et travaille comme consultant et interprète.


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