Libre-échange : sauve qui peut la forêt

Accord UE-Mercosur, traçabilité, pressions du marché : l’avenir de l’Amazonie se joue aussi dans nos échanges. À partir de l’analyse du chercheur Paulo Barreto, cet article décrypte un risque central : le libre-échange est-il compatible avec la déforestation zéro ?

Station Amazonie
5 min ⋅ 22/04/2026

Depuis le début du siècle, un arbre coupé sur trois l’a été au Brésil.

 Le Brésil aurait été responsable de 31% de la déforestation mondiale entre 2001 et 2022, selon une étude de l’Université de Chalmer (Suède) menée dans plus de 179 pays.

 Le Président Lula s’est engagé à atteindre zéro déforestation illégale en 2030.
Depuis 2022 (et la fin du mandat de Bolsonaro), la déforestation a chuté de 50% pour atteindre un des plus bas niveaux historiques. 


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Dans mon dernier article, je vous parlais de la manière dont l’accord du Mercosur avait été perçu sur place.

Cette semaine, je me demande comment l’accord, et donc les échanges que nous européens, allons avoir avec les brésiliens, va impacter la déforestation. 

Pour avoir des éléments de réponse, je suis allé rencontrer Paulo Barreto, chercheur associé de l’Imazon, une institution scientifique amazonienne à but non lucratif qui promeut la conservation et le développement durable en Amazonie.

 Depuis 31 ans, le scientifique étudie les causes de la déforestation en Amazonie et les moyens d’y mettre fin.

Né dans l’État de Bahia, l’ingénieur forestier a grandi à Castanhal, une ville située à une heure de route de Belém, dans l’État du Para (Amazonie brésilienne).

« J’ai été le témoin du changement du paysage depuis les années 70. J’ai vu la déforestation et l’érosion avancer de mes propres yeux »

C’est ce souvenir, combiné à une passion pour la statistique et la climatologie, qui le pousse à s’intéresser aux causes de ce changement de paysage et aux moyens de le ralentir.

Je lui ai demandé ce qu’il pensait de l’impact potentiel de l’accord de libre-échange.

Libre-échange + forêt = ?

« Pour comprendre l’impact potentiel de cet accord, j’ai analysé d’autres accords. En règle générale, les accords de libre-échange ont tendance à augmenter la déforestation. Parce qu’avec la baisse des tarifs, les acteurs importent plus et ça génère plus de déforestation. Ça, c’est la base. »

Entre autres sources, le chercheur s’appuie sur l’étude publiée en 2020 par Abman et Lundberg. Ils ont constaté que les accords de libre-échange conclus entre 2001 et 2012, auxquels ont adhéré 189 pays, ont entraîné une augmentation significative de la déforestation au cours des trois années qui ont suivi leur entrée en vigueur. 

Comme il l’écrit dans le très riche rapport « L'accord commercial UE-Mercosur est-il à l'abri de la déforestation ? » publié en 2020 par l’Imazon :

« Notre analyse et notre examen des expériences passées montrent que la déforestation s'intensifierait en raison de l'augmentation de la demande, conjuguée à l'affaiblissement, tant au niveau officiel qu'informel, des mesures de protection des forêts ces dernières années. Outre les pertes sur le plan biologique et climatique, cette hausse de la demande pourrait nuire aux communautés autochtones vulnérables. »

Depuis la rédaction du rapport en 2020, l’accord commercial a évolué à la marge. Plus particulièrement dans la dernière ligne droite. Des quotas notamment, même s’ils sont d’avantage considérés comme un moyen de préserver l’agriculture européenne.

La partie juridiquement contraignante contre la déforestation ne vient pas vraiment de l’accord lui-même, mais de la nouvelle politique Zéro déforestation de l’UE.

Un nouveau règlement va entrer en application et concerner l’ensemble des partenaires commerciaux et pas seulement l’Amérique latine : le Règlement Européen contre la déforestation (RDUE).

Constatant que la déforestation dont elle est responsable est en grande partie “importée” à travers des produits qu’elle consomme, l’UE a décidé d’en fermer l’accès à son marché.

Concrètement, à partir du 30 décembre 2026, il sera interdit d’importer du cacao, café, huile de palme, soja, caoutchouc, bœuf et bois originaires de parcelles déforestées à partir de décembre 2020.

Dans la pratique, les vendeurs devront pouvoir garantir la provenance de leurs produits.

Le passeport bovin au secours de la forêt

La traçabilité est donc un enjeu clé pour garantir que l’augmentation de produits importés d’Amazonie brésilienne ne génèrent pas de pression supplémentaire sur la forêt et ses habitants.

Comme me l’explique Paulo Barreto, il n’y a pas de difficulté technologique ou légale. Des outils poussés existent déjà.

« Dans le cas de la viande de bœuf, l’Europe importe déjà avec une demande de traçabilité, liée à la santé. Un système existe : c’est le Système brésilien de traçabilité individuelle des bovins et des buffles (SISBOV) »

Chaque bœuf se voit attribuer un numéro d’identification qui permet de garantir son origine.

Pour intégrer des données liées à la déforestation, « il suffit de connecter cette base de données avec des bases qui existent déjà et qui répertorient la déforestation ».

La barrière n’est donc ni technologique, ni financière.

 « Pour moi, la principale barrière est institutionnelle. Le secteur de l’agro-industrie est dominé par une tendance conservatrice qui ne veut pas de transparence. »

L’Imazon et le Norway’s International Climate and Forest Initiative ont lancé Radar Verde, une plateforme qui surveille et diffuse des données sur la déforestation et les pressions environnementales en Amazonie.

Dans leur dernier rapport sur la traçabilité des importations européennes, publié en 2025, ils font un constat alarmant :

« 80% des 15 abattoirs d'Amazonie habilités à exporter du bœuf vers l’UE démontrent un contrôle sur leurs fournisseurs directs, mais aucun ne démontre, avec des preuves solides (audits externes), un contrôle sur ses fournisseurs indirects.

 Dans ces conditions, des fournisseurs indirects pratiquant la déforestation peuvent vendre des veaux ou des jeunes bovins à des élevages d'engraissement qui fournissent du bétail aux entreprises du secteur bovin. »

Le SISBOV identifie les animaux uniquement jusqu'à 90 jours avant l'abattage et ne retrace pas tout leur parcours lorsque l'exploitation d'origine diffère de l'exploitation d'engraissement finale.

En d’autres termes, les abattoirs peuvent faire du « blanchiment » de viande de bœuf : acheter des bêtes élevées sur des espaces déforestées et revendre la viande comme si elle était « propre ».

 Le risque de nouvelle déforestation dans les zones d'approvisionnement potentielles de ces abattoirs variait entre 31 000 et 2,8 millions d'hectares.

« La volonté d'améliorer l'élevage et de mettre fin à la déforestation ne viendra pas des éleveurs. Ça n'arrivera pas. Et le gouvernement a du mal à mettre des mesures en place, car ceux qui sont au pouvoir sont généralement sous l'emprise de ce secteur »

Le lobby de l’agro-business domine au parlement : le Front parlementaire pour l’agriculture et l’élevage compte ainsi dans ses rangs 294 députés, soit 57% Des élus de la République.  

Le client est roi

Pour le scientifique, le changement ne viendra que si le client l’exige.

« Les grandes transformations du secteur de l’élevage au Brésil ces dernières années sont venues de pressions externes. »

En 2015, la Chine a rouvert son marché au Brésil, après l’avoir fermé pour des raisons sanitaires.
À une condition : fournir un produit de qualité, standardisé et sûr.


Dans la pratique, cela signifiait vacciner les bêtes, mieux sélectionner les pâturages et abattre les animaux plus jeunes.


C’est le potentiel du marché chinois qui a poussé le secteur à se structurer.


Paulo Barreto conclut avec ces mots : « Si les Européens veulent de la viande sans déforestation, ils vont devoir vraiment en faire la demande sérieusement. »


Côté européen, pas sûr que le message soit reçu.

Le Règlement sur la déforestation voté par le parlement européen devait initialement entrer en vigueur en décembre 2024.

En novembre 2025, alors que la COP de Belém venait de se terminer, le Parlement européen votait pour repousser une deuxième fois ( !) l’entrée en application de cette réglementation à décembre 2026.

Les raisons invoquées : les obstacles techniques, les pressions externes (Brésil, États-Unis et Indonésie) et le contexte politique européen.

Si les obstacles techniques sont surmontables, le contexte géopolitique n’augure rien de bon pour l’Amazonie.

Dans un contexte politique européen fragilisé, les capacités de résistance aux pressions externes et internes sont affaiblies.

 Mais pas de fatalité : nous pouvons toujours choisir pour qui nous votons et ce que nous achetons.


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Station Amazonie

Par Hugo Kloëckner

La première fois que je suis allé en Amazonie, je rêvais d’aventure. J’avais été biberonné au Marsupilami et aux documentaires. Je suis tombé de haut.

Cette chute, je l’ai tant aimée, que je suis resté en Amazonie. Je suis basé à Belém depuis cinq ans. Station Amazonie est le prolongement de ce projet de vie.

Diplômé d’HEC, passé par le conseil et le monde de l’entreprise, je suis aujourd’hui indépendant et travaille comme consultant et interprète.


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