Le MERCOSUR vu d’Amazonie : bonne ou mauvaise nouvelle ?

Le traité de libre échange qui a fait la une pendant des mois vient d’entrer en application. Refusé par la France, chahuté au parlement européen, finalement appliqué (provisoirement) par la Commission européenne, l’accord du MERCOSUR a fait couler beaucoup d’encre sur le vieux continent. Et vu d’Amazonie, ça donne quoi ? 

Station Amazonie
4 min ⋅ 25/03/2026

Bom dia! Après une longue absence, votre newsletter préférée est de retour. Je publierai quand j'aurai eu (ou pris) le temps de faire un texte cousu à la main avec des choses intéressantes dedans. Donc ça n'arrivera pas toutes les semaines. Mais Station Amazonie continue ! Et pour moi c'est le principal, parce que notre rendez-vous m'avait manqué.

Et donc, le MERCOSUR, vu d’Amazonie, ça donne quoi ?  Aujourd’hui, je vous propose un petit tour de piste des réactions locales.

L’accord, qui crée un marché commun de 700 millions de consommateurs, abolit les barrières tarifaires pour 90% des produits échangés entre le Brésil, l’Argentine, le Paraguay et l'Uruguay, et l’Union européenne.  


Évidemment, beaucoup de scientifiques et d’activistes ont souligné le risque que cette libéralisation des échanges faisait peser sur la forêt amazonienne.


Diminuer les barrières douanières, c’est favoriser l’achat de viande de bœuf et de soja qui broutent et qui poussent (respectivement) dans des pâturages et des champs.

En Amazonie, ça se fait au détriment de la forêt : on coupe des arbres pour faire pousser du soja et brouter des boeufs. 


Un risque environnemental … et humain : les populations autochtones sont directement menacées 


La déforestation ne fait pas qu’émettre des gaz à effet de serre : elle détruit des terres et des forêts qui sont peuplées. 


En janvier 2026, l’influente Association des Peuples Autochtones du Brésil (APIB) a officiellement exprimé sa ferme opposition au traité
dans un communiqué

“Pour les peuples autochtones, l’accord Mercosul-UE représente un risque direct et systémique. La réduction des tarifs pour le commerce de produits agricoles et minéraux va intensifier l’expansion de la frontière agricole et aggraver les impacts de l’exploitation minière, en faisant pression sur les forêts (...), en plus d’encourager les grands travaux d'infrastructures logistiques (...) ce qui résulte en des conflits territoriaux qui provoquent de la violence et des assassinats d’autochtones dans toutes les régions du pays.”


Côté agro-industrie, on se félicite mais personne ne saute pas de joie

En face, le secteur agricole s’est félicité de cet accord. Avec un taux réduit à 7,5% sur le boeuf notamment, c’est un nouveau débouché pour un secteur clé de l’économie brésilienne.

En 2025, l’agriculture et l’élevage ont compté pour le tiers de la croissance nationale parce qu’ils ont cru beaucoup plus vite que l’industrie et les services.

En terme symbolique, l’agriculture occupe à peu près la même place que le nucléaire en France.

Cette comparaison est faite pour dire que l’agriculture au Brésil est beaucoup plus associée dans le roman national à la puissance, la productivité et l’innovation qu'à la tradition au bio et au monde paysan.

Alors forcément, un accord qui vient renforcer le secteur a été salué par la classe politique. 


Surtout qu’aura lieu dans quelques mois de l’élection qui va renouveler la classe dirigeante (au Brésil, on votera en octobre 2026 pour le Président, les gouverneurs, les députés et sénateurs fédéraux et les députés des États).

Par contre, certains acteurs du secteur ont, quant à eux, fait la fine bouche. Le Président de l’Association des producteurs de maïs et de soja du Mato Grosso déclarait ainsi en janvier que l’accord comportait en fait plus de risques que de bénéfices.

En cause : les quotas et les barrières environnementales.

Pour la viande de bœuf par exemple, le quota négocié est de 99 000 tonnes, soit environ 1,5% de la production européenne.

Vu de France, les volumes ne sont pas négligeables. Pour les (gros) acteurs brésiliens, c’est le contraire : l’Europe représente aujourd’hui 2,8% du total exporté, contre 46% pour la Chine (Source : 2024, ABIEC). 


La Chine est non seulement le premier client du Brésil, mais elle est aussi moins regardante sur les normes et la traçabilité des produits qu’elle achète. 

L’effet levier des normes européennes ? 

Là où les gros acteurs du marché voient des entraves, d’autres veulent voir une opportunité.

Alfredo Lopez, éditorialiste et fervent défenseur de la Zone franche industrielle de Manaus (
j’en parlais dans cet article) écrivait ainsi dans un article publié sur le blog Brazil Amazonia Agora en janvier dernier :

“Le carbone cesse d’être un discours pour devenir une frontière douanière. Le mécanisme européen d’ajustement carbone aux frontières sort de sa phase transitoire pour entrer en pleine mise en œuvre à partir de 2026 et cela déplace l’axe de la compétitivité : le prix du produit intègre désormais plus explicitement le prix des émissions. Ce qui relevait hier de la réputation devient un coût. Ce qui relevait de la promesse devient de la documentation.”

Selon l’éditorialiste, les normes européennes ont le potentiel d’encourager le mieux disant social et environnemental, parce que le marché européen peut en valoir la chandelle.

Ceci étant dit, tout reste à faire : les instruments de contrôles effectifs ne sont pas encore ni définis ni mis en œuvre.

Nombreux sont ceux, des deux côtés de l'Atlantique, qui doutent des capacités des autorités brésiliennes et européennes de garantir une transparence totale sur toute la chaîne de valeur. 

Et si la bioéconomie tirait son épingle du jeu ? 

Selon un communiqué du ministère brésilien de l’Environnement publié le 9 janvier 2026, l’accord prévoit l’élaboration d’une liste de produits de la bioéconomie qui bénéficieront d’un traitement additionnel plus favorable sur le marché européen.

Qu’elle soit pratiquée par des coopératives, des start-ups ou des grandes entreprises, la bioéconomie est une activité productive qui vise à maintenir a floresta em pé, maintenir la forêt sur pied, en incluant les populations qui la protègent.

C’est typiquement la production de chocolat bean to bar de Dona Nena (
mon article sur sa chocolaterie est lisible ici) ou les quelques 100 start-ups membres de l’Assobio (dont je parlais ici). 


À date, cette liste de produits qui sera incluse dans le traité n’a pas été publiée. Mais ici, l’écosystème voit cette ouverture comme une opportunité forte. 

La production responsable qui respecte les humains et la nature coûte chère et le marché européen constitue une débouchée providentielle.

L’impact de l’accord du Mercosur sur la bioéconomie dépendra donc en  fait moins de la réduction des tarifs douaniers que de la capacité à faire des exigences sociales et environnementales un avantage comparatif. 

Pour cela, l’ouverture commerciale doit cesser de récompenser uniquement le volume et commence à rémunérer la traçabilité, l’origine et la transformation locale.

Si l’accord reste dominé par les matières premières (soja, boeuf, minéraux), il n’aidera pas à sortir l’Amazonie du piège de l’économie extractiviste. Et les conséquences de l’accord se limiteront aux effets négatifs.

À l’inverse, si il contribue à transférer la valeur de ceux qui produisent le plus vers ceux qui peuvent prouver comment ils produisent, alors il pourrait contribuer à changer le paradigme amazonien. 


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Station Amazonie

Par Hugo Kloëckner

La première fois que je suis allé en Amazonie, je rêvais d’aventure. J’avais été biberonné au Marsupilami et aux documentaires. Je suis tombé de haut.

Cette chute, je l’ai tant aimée, que je suis resté en Amazonie. Je suis basé à Belém depuis cinq ans. Station Amazonie est le prolongement de ce projet de vie.

Diplômé d’HEC, passé par le conseil et le monde de l’entreprise, je suis aujourd’hui indépendant et travaille comme consultant et interprète.


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