Bom dia! Je suis Hugo, voici une newsletter pour comprendre l’Amazonie avec les gens qui y vivent. Aujourd’hui, avec Alessandra Korap Munduruku nous parlerons de scolarisation, de territoire, de communication et de la COP.
Manifestants à Belém en février 2025 (c) Amarílis Marisa
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Contexte :
Des organisations autochtones refusent la scolarisation en ligne et obtiennent des garanties pour le maintien de professeurs sur leurs territoires
Les territoires autochtones sont fondamentaux pour l’environnement : ils préservent 20% de la forêt amazonienne
Les autochtones ont pris le contrôle de leur communication : 49% des profils twitter parlant des autochtones étaient gérés par des autochtones en 2023 vs. 19% en 2020, soit 2,5 fois plus
Les conséquences du réchauffement climatique sont déjà là : 420 000 élèves d’Amazonie ont manqué l’école à cause de la sécheresse en 2024
En fin de mail, retrouvez nos deux rubriques : le climat de la COP et la reco amazônique
(aujourd’hui, un film et un livre qui peut changer votre vie)
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“C’est l’homme blanc qui nous a dit qu’on devait étudier. C’est l’homme blanc qui a ramené la technologie. Et nous, on doit s’adapter parce qu’on ne peut plus rester isolé.
Aujourd’hui, on a des vêtements, des téléphones, on ne s’est pas arrêté dans le temps. Mais surtout, nous avons nos territoires. Et personne ne va décider pour nous.”
Alessandra Korap Munduruku est une femme de 40 ans aux longs cheveux noirs. Sur son visage, des formes géométriques noires sont dessinées avec du jenipapo, une encre naturelle fabriquée à partir d’un fruit.
Alessandra Korap Munduruku en février à la SEDUC (c) Rodrigo Correia
Présidente de l’association Pariri qui représente 15 villages du peuple Munduruku, elle est reconnue dans le monde pour sa lutte en faveur des droits des populations autochtones. En 2023, elle a été lauréate du Prix Goldman, considéré comme le prix Nobel de l’environnement.
Le 14 janvier, elle a quitté son village et annulé ses voyages internationaux pour aller occuper les locaux du Secrétariat de l’Éducation (SEDUC) du Para, à Belém. Aux côtés des représentants de 26 peuples indigènes et de syndicats de professeurs, elle est venue demander le retrait de “la loi qui retire les professeurs de nos territoires pour les remplacer par une télévision”.
Le Para fait plus de deux fois la taille de la France. Depuis 40 ans, un système garantit des bonifications salariales aux professeurs qui vont dans les zones les plus reculées pour enseigner aux élèves des communautés autochtones, traditionnelles et rurales.
Le Para, le territoire indigène Sawré Muybu d'où vient Alessandra et Belém
Votée en décembre, la loi 10820 introduisait une refonte de ce système. Pour le secrétaire à l’éducation, Rossieli Soares, il s’agissait “d’une unification de la grille de rémunération avec quelques modifications à la marge”. Selon les occupants, cette loi remettait en cause ces bonifications et la capacité financière des professeurs à se déplacer loin et à loger sur place pendant de longues périodes (jusqu'à 50 jours).
Six mois auparavant, le gouvernement annonçait investir 340 millions de reais (56 millions d’euros) dans des antennes Starlink, l’opérateur d’internet par satellite d’Elon Musk.
Le secrétaire à l’éducation a nié vouloir mettre fin à l’enseignement présentiel dans les territoires autochtones. En connectant l’ensemble des écoles à un internet de qualité, le gouvernement affirme vouloir enrichir l’offre pédagogique.
Pour les occupants de la SEDUC, la promesse d’un internet de qualité est une bonne nouvelle. Ce qu’ils craignent, c’est la substitution à terme des professeurs par une scolarisation en ligne. Cet investissement va de paire avec une baisse des autres budgets. En 2025, le gouvernement à diminué de 85% les fonds alloués à l’éducation autochtone, comme l’a relevé la journaliste Ayla Tapajos pour Amazônia Vox.
C’est dans ce contexte politique tendu que plusieurs organisations autochtones ont rejoint les syndicats de professeurs pour revendiquer le retrait de la loi et la démission du secrétaire, accusé de ne pas les consulter.
Les bureaux de la SEDUC occupés (c) Nathalia Almeida
Je suis allé rencontrer Alessandra Korap Munduruku dans les locaux de la SEDUC, un ensemble de bâtiments blancs et bleus reliés entre eux par des passerelles.
Elle me reçoit assise dans son hamac, tendu entre une bâche bleue et une ligne de tentes (nous sommes en février, au milieu de l’hiver amazonien et les bourrasques sont fréquentes).
Ce dimanche 9 février, au bout de 27 jours d’occupation, la victoire du mouvement n’est pas encore certaine. Face au tollé suscité sur les réseaux sociaux, le gouverneur Helder Barbalho qui se rêve un destin national, s’est engagé à retirer la loi. Oralement.
Alessandra Korap tient une position ferme : “Tant que ça ne sort pas au Journal Officiel, on ne part pas d’ici. L’homme blanc ment beaucoup. Aujourd’hui, on ne croit qu’au papier.”
Dans les tentes installées dans les open spaces de l’administration, des familles, des jeunes et des moins jeunes se reposent après le déjeuner. Sur les bureaux, les agrafeuses trônent toujours au pied des ordinateurs, comme si leurs propriétaires venaient de quitter leur table de travail. C’est la première fois que le secrétariat de l’éducation est occupé. De mémoire de militant, on n'avait jamais vu ça.
Séance jenipapo pendant l'occupation (c) Nathalia Almeida
“Cette loi retire les professeurs et les remplace par une télévision. Imaginez dans les villages, où parfois il n’y a ni internet ni électricité. Beaucoup de peuples parlent encore leur langue traditionnelle et les professeurs préparent les jeunes à entrer à l’université.”
Selon elle, avec cette loi, les jeunes devront ou accepter un enseignement au rabais ou partir loin de chez eux, avant leur majorité. Avec tous les risques que cela comporte : en ville ils se retrouvent isolés et vulnérables.
“L’éducation a un rôle fondamental : aujourd’hui il y a beaucoup d’autochtones qui sont avocats, professeurs, il y a même des ministres. Si on ne se forme pas, nos jeunes vont où ? Ils vont devenir chercheurs d’or, ils vont vendre nos terres.”
La majorité des militants qui participent à l’occupation soupçonnent que cette loi entend précariser l’éducation pour inciter les populations à s’installer en ville. Cela rendrait possible l’exploitation des ressources du sol et du sous-sol sur leur territoire. Ils voient dans cette loi une menace directe contre leur mode de vie.
“Je ne sais pas ce que c’est l’Amazonie pour vous. Pour moi, l’Amazonie c’est la liberté de me déplacer sur le fleuve, sans sécheresse et dans la forêt, sans incendie, sans voir des animaux qui souffrent. Pour moi, l’Amazonie c’est la vie. C’est ma maison.”
La pêche au tucunaré (c) Instagram d'Alessandra Korap Munduruku
Sa maison est située dans la réserve autochtone Praia do Indio (plage de l’indien), dans la municipalité de Itaituba. Sa maison c’est aussi le fleuve Tapajos, pour pêcher et se déplacer. Et c’est la forêt, pour planter du manioc, des arbres fruitiers et chasser.
Quand je lui demande si sa vie quotidienne a changé depuis son enfance, Alessandra Korap Munduruku ne me parle pas de la sécheresse, des incendies ou du réchauffement climatique.
“Enfant, j’étais très libre. J’allais jouer dans le fleuve, je pêchais, j’allais chercher de l’açai. J’aimais chasser les tatous et aller chercher des fibres pour faire des vêtements. Aujourd’hui, c’est différent : on a arrêté de faire beaucoup de choses à cause des invasions.”
Les marques laissés par les orpailleurs © Vinícius Mendonça/Ibama
Chercheurs d’or, trafiquants de bois, grands travaux (voies ferrées, barrages, ports) : le territoire Munduruku fait l’objet de nombreuses menaces. En 2023, le territoire Munduruku Sawré Muybu et ses 178 mille hectares ont été homologués comme un territoire autochtone. Mais cette reconnaissance officielle n’a pas mis fin aux invasions ni stoppé la politique de grands travaux.
Pourtant, la démarcation de territoires autochtones est l’une des stratégies les plus efficaces pour lutter contre la déforestation : d’après l’Institut socio-environnemental (ISA), 20% des forêts en Amazonie brésilienne sont maintenues grâce à leur existence.
Les 800 000 autochtones qui habitent en Amazonie sont souvent reconnus comme “les gardiens de la forêt”. Tout du moins, sur le papier, et sur les réseaux sociaux.
“Le gouverneur parle si joliment de préservation des peuples autochtones, toujours en train de chanter, en train de danser. Mais dans la réalité, l’Amazonie est très précaire et oubliée par l’État.”
Quelques jours après ma rencontre avec la lauréate du prix Goldman, l’Assemblée législative de l’État a voté le retrait de la loi. Un groupe de travail incluant des représentants des peuples autochtones et des populations traditionnelles va être créé pour rédiger une nouvelle loi.
C’est une victoire historique pour les organisations autochtones.
La foule en liesse devant l'assemblée le jour du retrait de la loi (c) Amarilis Marisa
Devant l’assemblée, des centaines de personnes se sont rassemblées pour suivre depuis des écrans installés à l’extérieur le vote du retrait. Dans l’air flotte un sentiment de fierté : pour une fois, la lutte a payé. Alessandra Korap Munduruku est au milieu de la foule amassée sur les marches du bâtiment, le sourire jusqu’aux oreilles.
Quand la révocation est officiellement proclamée, des confettis et des pétards explosent et un défilé de la victoire s’improvise sur la place qui s’étend devant l’Assemblée. Une foule, composée en majorité de jeunes autochtones, commence une danse de la victoire au rythme des maracasses. Sur leurs torses des graphismes dessinés au jenipapo et sur leur tête, des coiffes de plume.
Jeune manifestant assis sur une statue devant l'assemblée (c) Dany Neves
Ils s’arrêtent pour poser au pied de la statue qui trône au centre de la place. La statue représente un général de l’armée brésilienne. Sur les deux lions qui l’entourent sont perchés des jeunes autochtones, le poing levé. Face à eux, une rangée de téléphones. Aussitôt faites, les vidéos et les photos sont postés sur les réseaux sociaux. Quand il ne s’agit pas de retransmissions en direct.
Thaigon Arapiun, 19 ans, est un des héros du jour et il prend la pose pour les photos. Il fait partie de l’équipe de la communication du Conseil autochtone Tapajos et Arapiun (CITA) qui représente 14 peuples de la région du bas Tapajos. Il m’explique le rôle fondamental qu’a joué la communication.
Thaigon Arapiun pendant une réunion avec des représentants du gouvernement (c) Rodrigo Correia
“Helder (le gouverneur, ndlr) a diffusé beaucoup de fake news sur les réseaux. Alors, tout ce qu’il postait, on y répondait. On a monté une équipe avec des gens pour filmer, des photographes, des monteurs, des designers.”
Les millions de visionnages qu’ils ont obtenus leur ont permis de contrecarrer le discours officiel du gouvernement.
La presse régionale a très peu couvert l’évènement. La famille du gouverneur possède l’un des principaux journaux locaux, le Diario do Para.
Sauf que cette fois-ci, la machine s’est enrayée. La justice a condamné le gouverneur pour diffusion de fake news. Il a dû retirer d’Instagram une vidéo où il alléguait, au début du mouvement, avoir répondu aux revendications et accusait le mouvement de dégradations.
Le jeune communicant Arapiun m’explique : “Ça fait plus de 20 ans que nos anciens font ce travail de communication, mais avec le téléphone portable on est véritablement devenu des protagonistes. En 1500, nos ancêtres luttaient avec des arcs et des flèches. Aujourd’hui on lutte avec nos téléphones pour montrer notre réalité”.
Une étude de la Fondation Getulio Vargas (FGV) a relevé qu’en 2023 sur X (twitter), 49% des profils parlant des autochtones étaient gérés par des autochtones. En 2020, c’était le cas de seulement 19% des profils. Et le mouvement continue de s’accélérer avec l’occupation de la SEDUC.
Un autre facteur a joué en faveur du mouvement : la proximité de la COP. Comme le souligne Iris Siqueira, une professeure de lettres rencontrée lors de l’occupation : “Ils se sont tirés une balle dans le pied. À quelques mois d’un événement qui donne toute cette visibilité aux peuples autochtones, faire une loi qui revient sur 30 ans de droits, je crois qu’ils n'imaginaient pas que les autochtones viendraient se défendre.”
Alessandra Korap Munduruku me livre sa vision de la COP en ces termes : “Quand le Brésil a été envahi, Pedro Alvares Cabral est arrivé et a offert des miroirs aux peuples d’ici. Il les a trompés alors que dans le même temps les Portugais tuaient, violaient et volaient les terres. Aujourd’hui, la deuxième caravelle (bateau utilisé par les colonisateurs, ndlr) est en train d’arriver”
Manifestants à Belém en février 2025 (c) Amarílis Marisa
Elle enchaîne et me précise : “Ces embarcations, aujourd’hui, elles prennent la forme de contrats. Et la signature de ces contrats pendant la COP aura beaucoup de conséquences pour nous. Il y a beaucoup de pays qui sont intéressés par nos terres : la France, l’Allemagne, les États-Unis, la Chine, parce qu’ils veulent exploiter les minerais ou vendre des crédits carbones. Ça, on ne l’accepte pas.”
Lorsqu’elle s’est rendue à la COP de Glasgow en 2021, elle dénonce les entreprises qui envahissent son territoire. Elle reçoit des menaces physiques, au point que l’ONU a publié un communiqué de presse pour les dénoncer.
Pour celle de Belém, l’une des revendications des mouvements autochtones est l’obtention d’une coprésidence des négociations. Une manière de garantir que leur voix sera prise en compte.
“Les gens m’ont invitée à Glasgow parce que je connais la réalité de mon territoire. Pas celle des gens qui vivent en ville, celle de ceux qui plantent, qui pêchent, qui chassent. Je vois les plants de manioc qui brûlent à cause du soleil.”
Patrick Borari, professeur de biologie et membre du peuple Borari fait lui aussi le même constat. “Dans le dernier village où j’ai travaillé, Jauarituba, avec la sécheresse, le fleuve a reculé de 2 kilomètres sur le rivage. La population se déplace sur l’eau, il n’y a pas de route. Donc ça devient difficile voire impossible de transporter les élèves”
Le lac Puraquequara, à Manaus en 2023 (c) Alberto César Araújo/Amazônia Real
D’après une estimation de l’UNICEF, 420 000 élèves d’Amazonie ont vu leur scolarité fortement perturbée par la sécheresse en 2024.
Entre la réduction du changement climatique et l’adaptation face à ses conséquences, les défis pour la COP sont nombreux. Alessandra Korap Munduruku compte bien venir avec son peuple.
“Ce n’est pas facile d’être une femme, d’autant plus quand on vient d’un endroit patriarcal. Depuis mes 9 ans, j’ai toujours été rebelle et j’étais toujours au milieu des hommes. Aujourd’hui, les caciques (les chefs traditionnels, ndlr) me respectent et reconnaissent que je suis une femme guerrière qui a une voix.”
Quand notre entretien se termine, elle me fixe et me lance d’un air de défi : “Je me demande comment tu vas raconter cette histoire.”
La semaine prochaine : et si la forêt amazonienne n’était qu’un vaste potager ?
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All I want for the COP is you - Mariah Carey va chanter sur un nénuphar géant, au milieu du fleuve qui borde Belém. Ce concert devrait avoir lieu en septembre, pour lancer la COP. Interrogée ce dimanche par Globo (principale chaîne de télé brésilienne), la chanteuse a déclaré qu’elle avait un peu peur de ce qui pourrait surgir de l’eau.
“2456 lobbyistes du pétrole accrédités pour la COP28” a dénoncé Ban Ki-moon (ancien secrétaire général de l’ONU) dans une lettre ouverte en novembre 2024, au côté de scientifiques du climat. C’est plus que les délégations officielles de beaucoup de pays. Il faut selon eux moins d’entreprises et plus de société civile. Pas sûr que Mariah Carey apprécie : le principal sponsor de son concert est Vale, une entreprise minière multinationale.
La COP du monde - ”Le gouvernement fait tout pour ne pas transformer la COP30 en coupe du monde”. C’est en ces termes que le gouvernement a démenti quand la presse brésilienne a annoncé qu’il avait choisi une mascotte. Sans écarter la possibilité d’une mascotte, les autorités cherchent à montrer qu’elles prennent le rendez-vous diplomatique au sérieux. Mariah Carey est une personne sérieuse.
La dernière forêt de Luiz Bolognesi mêle fiction et documentaire (disponible en streaming). Le film raconte l’histoire d’un jeune autochtone Yanonami tenté par l’orpaillage. Le chamane de son village va tenter de le ramener à la raison. Bande-annonce ici.
Davi Kopenawa joue ici son propre rôle. Le leader spirituel est connu dans le monde depuis la publication de son livre La chute du ciel, en collaboration avec l’anthropologue français Bruce Albert.
Le livre est un pavé de 800 pages, un peu difficile d’accès, mais il fait partie de ces expériences qui vont venir bousculer votre rapport au monde. Publié dans la collection Terre Humaine (Plon), il est disponible ici.
Le livre a d’ailleurs été adapté au cinéma, le film est encore disponible dans quelques salles.
Sinon, la playlist spotify de station Amazonie avec les musiques qui font danser Belém est toujours disponible sur le bouton ci-dessous. Désolé, y’a pas - encore - Mariah Carey, par contre il y a Gaby Amarantos, Dona Onete, Joelma et Zaynara qui chanteront elles aussi sur le nénuphar géant.
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